Phyllis Lambert – Directeur fondateur émérite du Centre canadien d’architecture

À l’occasion du temps des Fêtes, nous sommes amenés à nous pencher sur le sort de celles et ceux, parmi nous, qui sont confrontés à diverses difficultés, notamment à la pauvreté. Malgré les efforts déployés et la mise en place de diverses mesures sociales, la pauvreté continue d’accabler un nombre inacceptable de personnes.

C’est donc avec consternation que j’apprends la décision du gouvernement canadien de ne pas renouveler les conventions d’exploitation le liant aux organismes offrant du logement social à travers le Canada : coopératives d’habitation, organismes à but non lucratif et habitations à loyer modique (HLM). Cette mesure conduira à la suppression des subventions accordées aux ménages à faible revenu leur donnant accès à un logement à loyer réduit. En d’autres termes, il s’agit du démantèlement d’une importante partie du réseau du logement social au Canada, un patrimoine collectif de 200 000 logements patiemment constitué depuis deux générations.

Cet enjeu m’interpelle particulièrement puisque, à titre de présidente fondatrice d’Héritage Montréal, j’ai été appelée, dans les années 1970, à soutenir le Comité des citoyens du quartier Milton Parc, au centre-ville de Montréal. Ceux-ci s’opposaient alors à l’intention d’un promoteur de raser complètement les magnifiques maisons victoriennes construites au milieu du XIXe siècle pour ériger un vaste ensemble d’immeubles à appartements en hauteur ainsi qu’un centre commercial.

Ce projet s’est réalisé en partie et a donné lieu au complexe La Cité. Néanmoins, l’hécatombe appréhendée a pu être empêchée en grande partie grâce à la résistance et à la solidarité des résidants du quartier. Non seulement ces derniers ont-ils sauvé de la démolition leurs immeubles et ainsi évité l’expulsion, ils ont surtout réussi à les acquérir collectivement. Il en est résulté ce qui était à l’époque le plus vaste complexe coopératif et à but non lucratif en habitation au Canada. Quinze coopératives et six organismes à but non lucratif (OBNL) le composent et forment aujourd’hui la Communauté Milton Parc.

Les efforts conjugués des résidants ont ainsi conduit à la revitalisation complète d’un quartier, à la préservation d’immeubles à l’architecture unique à Montréal et au maintien de ménages à revenu modeste (aînés, étudiants, jeunes familles) dans un secteur du centre-ville soumis à une forte spéculation immobilière. On pourrait citer nombre d’exemples similaires ailleurs au Québec et au Canada, où des citoyens mobilisés ont réussi à préserver leur milieu de vie et à influer sur son aménagement. C’est ainsi que, dans les années 1970, des citoyens et des citoyennes ont pu sauver leurs immeubles en formant des coopératives d’habitation à des fins non lucratives. Des décennies plus tard, ces coopératives continuent d’offrir des logements abordables à leurs membres. De fait, le paysage urbain serait en effet tout autre si l’on n’avait pas tenu compte de leur vision et si on avait laissé les seuls promoteurs définir les quartiers et la ville que nous habitons.

La Société d’amélioration Milton Parc (SAMP) a par la suite étudié les conditions qui permettraient la rénovation des habitations à des prix abordables. Et ensuite, il y eut le retrait du gouvernement fédéral des subventions pour l’habitation. En 1996, dans le cadre du Sommet sur le devenir social et économique du Québec, nous avons proposé et établi le Fonds d’investissement de Montréal (FIM), le seul fonds privé au Canada ayant pour objectif la revitalisation des quartiers défavorisés en rénovant les bâtiments résidentiels. À ce jour, nous avons pu rénover 746 logements. Bien que nous connaissions une belle réussite, avec un rendement de 4 à 6 % pour les investisseurs, notre portée demeure encore minime en comparaison avec les immenses besoins existants.

Un retrait dramatique

Dans ce contexte, la décision du gouvernement fédéral d’abolir l’aide assujettie au contrôle du revenu (AACR), mise en place à l’époque en vertu de la Loi nationale de l’habitation afin de permettre à des ménages à faible revenu de demeurer dans ces coopératives et OBNL, est on ne peut plus dramatique. Cette mesure entraînera automatiquement des hausses de loyer considérables pour un grand nombre de personnes, qui se retrouveront à nouveau plongées dans la pauvreté.

Les membres des coopératives et des OBNL en habitation ont consacré d’énormes efforts pour ériger un parc de logements sociaux, qui fait l’admiration de nombreux autres pays. Il serait déplorable que ce dernier soit appelé à disparaître d’ici quelques années à peine. C’est pourquoi je soutiens la campagne menée par la Fédération de l’habitation coopérative du Canada et ses fédérations membres, dont celles de Montréal et de Toronto, pour renverser la décision fédérale et pour assurer la pérennité de notre patrimoine collectif de logements sociaux.